« Je suis de retour. Je ne vous infligerai pas de discours pompeux sur mon accident. Voici une prophétie, la première d'une longue série. Merci de votre attention. »
Yuri Kane
Chapitre 1
Ce que Dieu attends de nous
La première fois, ce fût une serviette de table. Elle s’éleva dans le salon, me frôla légèrement avant de s’élancer vers une rambarde de sécurité une dizaine de mètres en contrebas de l’immeuble. Hypnotisé par le rythme lancinant des phares de voitures, cet événement s’imposa comme un élément intégré au spectacle de l’autoroute. Le va et vient des bolides à l’intersection de la ville et de la forêt au coucher du soleil vous donne un aperçu d’éternité mille fois ressassé. Le phénomène se reproduisit plusieurs soirs d’affilés, souvent en début de soirée. Je fini mon repas et profite du paysage sur mon balcon. Je regarde les voitures. Je retiens les numéros de plaques et j’établis des statistiques en fonctions des données se présentant à moi. Marque, modèle, couleur, décoration, vitesse, modification corporelle, style de conduite. J’attends qu’un nouvel accident se produise. Quand vous avez assisté en direct, sans aucune possibilité d’interaction, à la mort d’une trentaine de personnes dans un crash routier, la présence d’un fantôme dans votre appartement de banlieue vous arrive comme on dépose un prospectus de Ce que Dieu attends de nous dans votre boîte aux lettres. C’est aussi superflu qu’un autocollant cyber posée sur le pare brise d’une vielle AX attaquée par la corrosion.
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Chapitre 2
Mon fantôme est joueur
J’attends quelques invités, un soir de printemps. Mon fantôme est joueur. Il ne joue qu’avec les tissus. Et comme il est prévisible, quand l’ambiance retombe légèrement, je mets la musique à fond, je lance un tee shirt au milieu de la pièce, il prend son envol pour danser dans les airs toute la nuit. Personnes n’a peur, d’aucuns disent qu’il s’agit du fantôme d’un clubber. Nous jouons au jeu du mime avec un drap. Il forme des animaux, des objets ou diverses instances monstrueuses innommables en ce monde. Elles feraient détourner le regard au plus endurci des hommes.
Ce soir là, toujours, Victor, alias Vicco la chips molle, alias l’étrangleur de Calais, essaie d’attraper le fantôme. Il saute dessus, il lui échappe, puis s’accroche au tissu flottant avant d’être trainé sur plusieurs mètres à travers le couloir. Question ambiance, c’était vraiment au top. Jusqu’au moment où il est revenu de la cuisine armée d’un couteau et de mauvaises intentions. Il traversa une foule aux prises avec les fumées de cigarettes qui font rire. Il est minuit et il plante le fantôme sur un air d’electrojazz. Il met en pièce mon tee shirt inanimé. Il gueule : « J’tai niqué ducon ! J’t’ai niqué ducon ». Il se retourne vers moi, ses gros doigts rongés aux sangs me présentent un couteau vierge de toute agression corporelle. Sa veste de sport prend une ampleur non conventionnelle, il gonfle comme une montgolfière. Vite. Trop vite. Il s’écrase sur le plafond, il est jeté par terre. La tête la première. Victor, alias Vicco la chips molle, alias l’étrangleur de Calais a perdu de sa superbe, comme tous mes hôtes. Finie la soirée, tout le monde se casse, le fantôme attrape quelques proies au passage et les balance contre les murs en s’agrippant à leurs vêtements. Les voitures, elles, suivent une route tracée d’avance.
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Chapitre 3
Vol au dessus d’un nid de carbu
C’est à partir de ce jour là que j’ai commencé à me balader à poil chez moi. Cette solution ne m’a jamais empêché de recevoir dans la tronche des manteaux, des slips ou des chaussettes sales. La nuit, j’ai tout essayé. Avec draps ou sans draps, je finissais toujours à un moment donné par me retrouver sans couverture ou alors à m’envoler, comme durant cette dernière nuit de cohabitation. J’étais fermement décidé à tenir tête à mon fantôme.
J’avais appris dans l’après midi la disparition de Victor, alias Vicco la chips molle, alias l’étrangleur de Calais ; dans un accident de voiture. Cette nuit là, mes draps ont commencés à glisser, doucement puis plus rapidement. Je me suis accroché. J’ai réussi à tenir quelques secondes. La force de mon adversaire était trop forte pour retenir la couverture dans la pièce. Il me traine dans les escaliers, dans l’entrée, pulvérise la vitre du rez-de-chaussée. Je n’ai pas lâché prise et je me suis retrouvé à plusieurs dizaines de mètres au dessus du sol. J’ai survolé la ville. J’ai survolé les faubourgs. J’ai survolé les champs. J’ai survolé la forêt. De là-haut je pris mon mal en patience en étudiant l’ensemble du réseau routier sous un nouvel angle. De nouvelles perspectives de comptabilité compulsives s’ouvraient à moi. J’ai atterri trop rapidement, devant une cabane avec une couverture comme seul vêtement. La cabane surplombant l’autoroute. Là où vivait jadis l’ermite qui s’est pendu le jour où les bulldozers ont amorcé la construction de l’autoroute, juste sous ses fenêtres. Cette maison, nous sommes des milliers à passer devant chaque jour mais personne ne pense à ses résidents, personne ne la voit. Le monde l’ignore.
En franchissant la porte je me retourne une dernière fois vers l’autoroute. J’observe les voitures de sport, les berlines, les coupés, les breaks familiaux plonger à pleine vitesse dans le cœur
de la vallée. Je me dis que l’ermite à eu tort de se pendre. La meilleure façon de s’isoler ce n’est pas de se cacher du monde mais d’en être à son passage. Se rendre invisible dans le désert ne
sert à rien si quelqu’un sait que vous vous y réfugiez. Au croisement du monde vous n’êtes qu’un figurant, un morceau de chair en évidence sur un croc de boucher, oublié de tous. Votre calvaire
est précieux. Sans vous, ces routes n’ont aucun sens. Chers automobilistes, arrêtez vous toutes les deux heures, profitez-en pour prier ou délivrer une offrande aux divinités oubliées de la
route.
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Chapitre 4
La chapelle des ermites
C’est une infection dans cette cabane, chaque parcelle du sol craque sous vos pieds. Chaque mur est recouvert de cadavres de bouteilles à tous les étages ; un morceau de corde coupée trône impassiblement autour de la poutre du salon. En toutes apparences, ce sont les amoncellements de bouteilles et de canettes de verre qui tiennent la maison debout. Je glisse sur le sol pour ne pas réveiller un monsieur qui dort à terre. En étudiant la barbe du bougre prendre racine dans le plancher je m’interroge sur les motivations du fantôme. Loin de trouver un saint en ce lieu, je retrouve un des ces alcooliques du camp basé sur les contreforts de la rampe de lancement de l’échangeur d’autoroute. Il vit dans ce taudis puant.
Une femme l’accompagne, elle ne m’a pas encore vue, elle range des bouteilles dans la chambre du fond, je fais face à un autel de verre. Le vent se lève au travers des murs. Des branches tombent et craquent d’un son étouffé aux alentours. Le bruit s’intensifie pour m’enlever un doute, mon fantôme démonte la cabane planche par planche. Je cherche à sortir au plus vite, la vielle femme courbée attrape mon regard à l’instant où j’entrevois une lumière provenant du toit, c’est la lumière de la lune qui traverse les facettes vertes, brunes, rouges et blanchâtres de l’édifice. Ca souffle et tombe de plus belle au dehors. Les planches, dans leur envol, forment un jeu d’ombres chinoises éventrant le ciel, mais les bouteilles ne cillent pas d’un pouce. Je reste planté là, absorbé par le spectacle, une minute, deux minutes, peu importe, la femme s’est agenouillée devant un totem de cristal dans une nouvelle pièce révélée par la reconfiguration de l’architecture intérieure. Je m’avance vers elle en ajustant mon drap pour en faire une splendide toge rouge carmin. Comme le clochard se réveille, la cabane est entièrement désossée. Sa mue achevée, elle devient une chapelle de verre trônant au dessus de l’autoroute.
La lune et les pleins phares au loin illuminent l’intérieur de mon église saillante de milles feux. J’avance en direction du chœur et je chante de ma plus belle voix des cantiques aux
alcooliques, soutenu par l’accompagnement vibratoire de puissantes cylindrées. Mes compagnons embrassent mes pieds. Ma toge passe du rouge sombre au vert pastel quand j’amorce le dernier couplet.
Je suis totalement intégré à mon église vitrail. Je m’envole, je plane au dessus de mes fidèles plusieurs fois. Je les invite à communier, j’écarte grand les bras en renversant la tête en
arrière. Je convulse et ils s’agrippent à moi pour me relever. Je décolle une dernière fois, aux prises avec une ivresse insatiable, l’église tourne autour de moi, tout semble s’envoler et
prendre sens. Je les perçois toujours, ils s’accrochent à ma toge. Dehors, le trafic s’accélère. Le soleil pointe. Nous nous élevons tous les trois dans le ciel, mettant un terme à la messe, nous
transperçons le toit. Les bouteilles roulent par centaines, l’édifice entier s’effondrant sur le sol, elles dévalent vers l’autoroute. Les divinités cachées de la route ne méritent que des
édifices éphémères.
Ainsi soit-il.
*
Chapitre 5
Les fantômes de l’autoroute
Je continue mon vol, un parent à chaque bras, en rase motte. Une Golf GTI recouverte de poussière nous double, elle double d’autres conducteurs avec la même autorité, pleine d’énergie et de brutalité. Nous la suivons et nous atterrissons sur la bande d’arrêt d’urgence, à l’entrée de l’aire d’autoroute la plus proche. Nous sommes les autostoppeurs contraints de ce monde. La transe opère toujours par à coups. J’aperçois un être lumineux de l’autre coté de la route, je suis pris d’un dernier spasme. Il traverse sans sourciller entre les voitures, c’est un grand plaisir pour lui de se montrer sous l’un de ses vrais visages. Je saisis sur l’instant que mon ancien compagnon le fantôme se tient devant moi. Je suis mort et invisible. Nul besoin d’ouvrir la bouche pour communiquer, ni de bouger les bras pour voler. Instantanément je comprends. Je suis un ange, et nous, les divinités invisibles de la route. Nos premiers disciples s’affairent autour des poubelles du restoroute route à la recherche de bouteilles.
Le Nil de notre civilisation charrie son lot de vie et de spectres minéraux. Le soleil se lève pleinement sur une golf GTI au loin. Le conducteur plisse les yeux. Je me tiens à la place du mort. Il cherche à baisser son pare soleil. Il ne peut entrevoir mon maître que nous traversons à l’entrée de l’aire d’autoroute. Par mégarde le conducteur empreinte la mauvaise sortie à pleine vitesse, avant de se raviser. Je revisite au ralenti un accident déjà présent dans ma mémoire. Je connais déjà l’histoire. Un car de touriste nous précède et nous percutera lorsque le conducteur perdra le contrôle de la voiture en glissant sur la pelouse. Je suis à nouveau spectateur d’un accident qui à déjà ôté mon âme. Il est temps de continuer la route à la recherche d’êtres en pannes ou de flux embouteillé. Nous veillons sur votre dernier voyage.
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