Nous sommes des résistants.
Le dernier carré au cœur d'une marée rampante.
C'est un débarquement. Des bacs suintants de grenouilles informes qui se déversent sur la plage. C'est marée basse et pourtant la plage grouille, liquide, de ces spectres à la peau translucide. Ce ne sont plus mille grenouilles, ce n'est qu'un flux de chair visqueuse, blanchâtre, un concentré de plasma coulant sur le sable. J'observe le ciel toujours aussi incertain. L'horizon n'est plus qu'une vibration intempestive, un flou artistique. Le battement du sonar couvre le bruissement des grenouilles, il a remplacé toute perspective dans notre vie.
Le goéland surveille le théâtre de l'opération depuis les airs.
Le général prépare la contre-attaque. Notre baroud d'honneur.
J'averti mes deux compagnons que l'ennemi nous encercle déjà.
Chaque initiative n'est qu'un pas de plus vers le suicide.
Le visage de la machine se superpose à celui du général. La plainte aigue du sonar laisse une nouvelle fois place à la voix de la machine.
Monsieur Kane ?
Apercevez-vous encore l'horizon ?
Cette masse grouillante porte les derniers flambeaux de votre existence.
Les rides du général reprennent le pouvoir sur son visage tuméfié. Il ne fait pas bon être un placard à balai au matin du D Day, déclare-t-il. J'entame quelques pas de danse sur la dune pour me changer les idées, déjà un tourbillon m'emporte. Des vagues de glue m'atteignent et se retirent. Elles jouent avec moi. Elles ne veulent pas me voir quitter le dernier carré.
Le sonar est une usine. Une usine à grenouilles.
Le sonar accélère, il reprend ses droits, je ne veux pas mourir.
Encore une fois le timbre glacial de la machine s'emmêle à la vibration de la ligne d'horizon. C'est pour me lancer les dernières balises.
Monsieur Kane ?
Connaissiez-vous cette sensation ?
Des litres de sable grossier, vous empêchant de respirer.
Je démarre au plus vite la construction d'un temple. Avec un donjon, des remparts, des meurtrières. Le goéland trône en ce moment au centre de l'édifice. Des douves dégurgitent un flot de matières molles et translucides.
C'est le dernier assaut. Une fontaine à la gloire de l'infect. Notre ennemi attaque en charriant des monticules de gravats glaireux, en boucle, à un rythme malsain.
C'est un débarquement de bac à sable.
Le goéland me fait ses adieux, en vol stable entre deux arches. Mais c'est la machine qui parle à travers lui. Avec le sonar en fond sonore au sommet de la falaise.
Monsieur Kane ?
Regrettez-vous votre vie ?
Soyez indulgent car vous ne regretterez pas votre mort.
Le général surfe dans le courant depuis un moment et s'éloigne du camp retranché petit à petit, tour après tour. Ca tourbillonne et ça bastonne. Il est encore assez proche de moi, le vent porte sa voix : « Dis donc moussaillon ! Où as-tu rangé les couteaux pour le pic nic ? ». Il rigole un grand coup. Une grenouille le gobe.
Je suis seul maintenant.
Malgré la distance je peux encore apercevoir ses yeux injectés de sang au travers d'une vague. Il rigole toujours un petit peu. En d'autres circonstances j'aurais compatit.
Si je n'étais pas mort.
Je m'enfonce doucement vers le fond de mon bac à sable.
Monsieur Kane ?
Qu'espériez-vous en entrant ici ?
Il ne reste aucune trace de votre passage
à la surface de votre bac à sable.