Notre meeting s'annonce être un véritable succès, je vous en parlerai la semaine prochaine. Pour vous remercier de votre fidélité voici en exclusivité une nouvelle de Walter Mäntzch :
Dernière lettre d'amour d'un marin perdu dans le futur.
Cela fait presque deux semaines qu'on étouffe sous la canicule. Nous profitons d'une petite brise salvatrice au bord de l'étang, on discute de tout et de rien. Nos femmes passent au loin sur l'autre rive, nous entendons leurs rires d'ici. Elles ondulent entre le ciel sanguin et le scintillement hypnotique de la surface de l'eau. Ce doux frétillement se transforme en une vibration plus inquiétante, je mis cela sur le compte des litres d'alcool ingurgitées dans l'après midi. Je ne quitte pas cette vibration des yeux. Diagnostic : hallucination passagère. La mâchoire bloquée je sens l'angoisse me submerger par tous les canaux disponibles, veines, nerfs, glandes, j'ai l'estomac comprimé. Je lâche ma bière et un juron obscène, je n'en crois pas mes yeux, les remous de l'étang ne peuvent pas mentir. Un mec vient de tomber dans l'eau, juste devant nous. Je tourne la tête vers Romain, aucun son ne sortira de ma bouche. Il est déjà sur le ponton. Comme je tente de me lever j'aperçois le type remonter à la surface. Son cri de terreur polarise la scène une fraction de seconde. Puis tout s'enchaîne mécaniquement. Les filles reviennent au pas de course. Romain et Tony sortent le jeune hors de l'eau. Je suis au point mort, j'essaie avec peine de remettre mes idées en ordre et de trouver une parade à l'anxiété. Je prends l'initiative de décapsuler une cannette de bière.
Aucun de nous n'a pu raconter avec certitude ce qu'il s'était passé, nous demandions au naufragé s'il se sentait bien, qu'est ce qu'il lui était arrivé et un tas d'autres questions sans lui laisser le temps de répondre. Lui fixait bêtement l'appareil numérique qui pendait au cou d'une des filles qui reprenait son souffle. Tout s'arrêta net quand il lâcha un "where am i ?" d'une voix caverneuse. Le ponton pris la forme d'un concile halluciné. Six jeunes gens ivres faces à un marin en uniforme racontant des inepties dans un anglais à l'accent imbitable. Nous avons tenté de rationaliser l'événement, un barbecue nous attendait. Le gars avait l'air agité et ne répondait à aucune de nos questions, on l'emmena dans la cabane pour qu'il se change. Il enfila un bermuda et un marcel qui traînait par là. Nous accrochâmes son costume sur une branche pour qu'il sèche. On le sentait mal à l'aise mais à la vue du nombre de tarés comptant dans notre entourage il n'y avait aucune raison de ne pas l'inviter à manger. Le bougre est perdu, il observe chaque chose, chaque geste d'un regard inquisiteur et ne dit aucun mot. Nous continuons notre repas dans la bonne humeur alors que notre hôte s'est réfugié depuis un bon moment dans un petit bosquet. Le temps de fumer une clope je pars à sa rencontre pour en savoir plus.
J'organise dans ma tête quelques questions. Qui es tu ? Qu'est ce que tu fous dans le coin ? Tu veux qu'on te ramène chez toi ? Et la question subsidiaire, si tu t'es échappé de l'hôpital psychiatrique, as-tu tes médicaments sur toi ? J'arrive devant un banc vide, pas le temps de finir ma cigarette que je suis projeté à terre. Sur mon dos, clé de bras, je l'entends gueuler "GERMAN ?", "JAPANESE ?", "GERMAN ?". Entre chaque mot je vomis. La première pensée qui me vient à l'esprit est « je n'aurais pas du m'acharner sur cette bouteille de rosé ». Je prends un méchant coup dans la cuisse puis un second dans les tibias, c'est Tony qui nous savate sans distinction. M'a-t-il vu par terre au moins ? Le marin est maîtrisé, je tente de dégager l'herbe et les morceaux de viandes prédigérés de ma figure. L'interrogatoire démarre au moment où je pars me nettoyer au bord de l'étang. Ils ne le lâcheront pas avant qu'il ait dit quelque chose de cohérent. En revenant je vide la table des cadavres de bouteilles ; avertir les flics n'est qu'une question de minutes. Le petit groupe m'interpelle, je laisse tomber le sac poubelle, ils m'expliquent tous en même temps qu'il est vraiment américain et ne connaît pas un mot de français, qu'il s'appelle Jack et qu'il ne sort pas de l'asile ou d'une reconstitution historique. Nous comprenons hébétés que Jack prétend être un vrai militaire qui a atterri ici un beau jour d'août 1943.
A l'heure où je vous parle Jack est enterré ou interné dans un endroit qui nous est inconnu. La famille qu'il disait avoir en Alabama n'a donné aucune suite aux enquêteurs. Peu de choses ont filtrées dans la presse. Les gendarmes qui se sont chargés de l'affaire nous ont recommandé d'être discret à ce sujet. Nous nous sommes aperçu bien plus tard qu'il n'y avait pas beaucoup d'alternatives pour discuter avec Jack et que dans notre état second nous avions choisis l'une des meilleures options, c'est-à-dire plonger totalement dans son délire. Jack vit dans un monde en guerre où la France est occupée par les allemands. Jack est un officier de la Navy basé à Philadelphie. Notre bande de copains est devenu pour le coup un groupe de résistants français. Nous sommes le jeudi 12 août 1943, Jack ne craignait rien avec nous, il rejoindrait bientôt le maquis. La maison des grands parents de Romain était à une demi heure de marche, le temps pour Jack de reprendre ses esprits et pour nous d'échauder un plan. Nous investîmes la cave voûtée pour la nuit. Chacun s'était trouvé un rôle dans la résistance. Aucun anachronisme ne perturba notre réunion de crise dans le QG local de la résistance. Voici le compte rendu le plus fidèle de ce qu'il nous a été permis d'entendre en cette nuit d'août d'une année improbable.
"Vous n'allez sûrement pas me croire mais j'étais cet après midi sur l'U.S.S. Eldridge. Sur la côte atlantique pour une série de manœuvre. Je n'ai aucune explication à vous donner. Je ne peux tout simplement pas me résoudre à me trouver là au cœur de l'Europe occupée."
Personne n'a saisi vraiment l'importance de cette phrase.
"Heureusement que je ne suis pas tombé sur un groupe de soldat allemands je serai prisonnier l'heure qu'il est, mais je ne sais même pas si je suis encore vivant ou fou. Ce monde est tellement... tellement différent. Je dois vous dire merci et pourtant...". Nous le laissons nous exprimer sa gratitude et raconter son histoire sans lui couper la parole.
La tension est montée d'un cran.
Il ne semble pas connaître un mot de français cela nous permet de ne pas trop le perturber, c'est Christelle qui maîtrise le mieux l'anglais, elle s'occupe à la fois de la discussion et de la traduction. Après quelques minutes je m'éclipse avec Romain pour chercher un bouquin d'histoire dans la bibliothèque du grand père. Nous avons trouvé dans un dictionnaire une planche chronologique des grands événements de la guerre. Nous ne sommes pas assez armé pour éprouver les vérités de Jack. Nous redescendions avec ces quelques éléments en tête, Pearl Harbord, la défaite allemande à Stalingrad, la prise de Tunis... Jack répondit parfaitement à nos questions sur la guerre, sur les films de l'époque mais il en esquivait toujours une. Christelle répéta une dernière fois cette question simple.
"- Qu'est ce que tu faisais sur ce bateau cet après-midi, quel est ton dernier souvenir ?
- Je ne devrais pas vous le dire mais nous sommes alliés n'est ce pas ? Et je n'ai plus grand chose à perdre."
Nous comprirent tous la phrase sans traduction et acquiescèrent de la tête en même temps. Ses mains tremblaient.
"Je fais partie d'un équipage dédié à des recherches scientifiques. Nous préparons depuis plusieurs mois une expérience sur un bateau de la Navy. Je ne suis qu'un volontaire pour l'expérience. Je ne connais que très peu de choses sur le projet, seulement que la Navy va rendre les bateaux invisibles aux radars. Aujourd'hui il y avait un test sur l'U.S.S. Eldridge."
Il se tue quelques secondes qui nous parurent une éternité.
"J'étais sur ce navire."
Il ferma ses poings pour stopper les tremblements. Sa jambe trépignait comme s'il était en pleine montée de champignons hallucinogènes mais il paraissait tellement lucide dans ses propos.
"J'étais en poste sur le pont, sur ce bateau avec ces drôles de bobines et tout cet appareillage complexe. Dès que le test commença tout le monde a senti que quelque chose clochait, il y avait cette vibration, ce ..., j'ai vu les frères Bielek plonger par-dessus bord. J'en ai fait de même ..."
En quelques mots il glaça la nuit moite.
"J'ai chuté, chuté dans le vide... et puis cet étang..."
Aucune expression ne trahissait un mensonge. Il ajouta simplement qu'il n'avait pas d'autres souvenirs, qu'il n'avait rien d'autre de plus à dire sur ce sujet, il avait mal au crâne. La folle soirée se termina ainsi, fini de jouer. Le marin s'endormit sur un lit de fortune. Le lendemain les gendarmes sont venus le chercher. Avant de sortir de la cave il me remit un papier. Je restais dans la cave, je ne voulais pas le voir affronter à nouveau le monde réel. Il avait eu le temps d'écrire un mot pour sa femme Suzanne, résidant à Camden, Alabama. Le voici.
Cher Suzanne,
La guerre touche à sa fin pour nous.
Ne te réjouie pas trop vite car elle annonce des temps de folie.
J'ai prié chaque jour pour te rejoindre au plus vite et je ne sais par quel artifice j'ai quitté hier la Pennsylvanie et cette foutue machine de guerre pour un monde que je ne reconnais pas.
Quel miracle !
Existes-tu dans ce monde ? Certainement, je ne pense qu'à toi.
Je profite d'un dernier instant de clarté d'esprit pour t'écrire cette lettre.
Que notre amour se propage par delà le temps, par delà l'espace où la raison s'absente.
Jack, le 13 Août 1943